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SUICIDE n. m. du latin: sui, de soi et cœdere, tuer

Si nous voulons tenter de définir ce qu'est le suicide, nous nous reporterons à la définition que E. Durkheim donne dans son introduction à son étude de sociologie sur le suicide.

« On appelle suicide tout cas de mort qui résulte directement ou indirectement d'un acte positif ou négatif accompli par la victime elle-même et qu'elle savait devoir produire ce résultat. »

Parmi les problèmes de la vie morale dont l'explication reste laborieuse, le suicide, en tant qu'acte psychologique, est certainement le plus malaisé à expliquer.

Que des êtres préfèrent, en certaines circonstances, la mort à la douleur, cela semble à première vue normal à concevoir ; mais, dès que l'on se penche sur l'impérieux attachement qui enchaîne l'individu aux manifestations de sa propre vie, on doit se rendre à l'évidence et constater que ce déséquilibre entre ces forces de vie et de mort, est plus compliqué que l'on pourrait se l'imaginer de prime abord.

Dans les asiles et les hospices, le fait de voir des malheureux sans famille, sans ami, sans argent, traînant des maladies incurables, supplier les médecins de leur prolonger la vie, montre que l'acceptation de la mort ne trouve guère d'adhésion. Cependant, nous enregistrons d'autre part, des êtres qui se refusent à supporter la moindre contrariété, ils se donnent la mort pour des motifs futiles, sinon dérisoires : les journaux sont riches d'anecdotes tant originales que douloureuses.

Ces réactions contre la mort, comme ces attraits pour la mort, s'enregistrent souvent sans que nous puissions en tirer les moindres conclusions ; tout au plus pouvons-nous, envisageant les motifs qui déterminent l'individu à se supprimer, tenter d'en déduire quelques généralisations, quelques constatations, voire esquisser quelques faibles explications, le problème reste en son entier énigmatique et, aujourd'hui encore, dans ce domaine, la spéculation et l'hypothèse se donnent libre cours.

Edmond Jaloux a noté, sur la psychologie du suicidé, quelques observations qui méritent d'être citées :

« Brusquement, la communication avec le monde extérieur est interrompue ; il ne se fait plus entre la sensibilité et lui cet échange distrayant qui nous permet de nous renouveler sans cesse et de ne pas nous épuiser. Une pensée unique fonctionne dans un cerveau à peu près obturé et se répète jusqu'à la satiété, créant une sorte d'exaltation qui supprime peu à peu tout contrôle. Tous les suicidés connaissent ces états d'exaltation qui se sont renouvelés souvent avant d'aboutir à la crise finale. Celle-ci est due à une saturation de l'esprit par lui-même. Le désespéré cherche à mourir, non plus pour échapper à la déception initiale qu'il lui arrive de perdre de vue, mais pour fuir ce délire conscient qui ne lui laisse aucun repos. Il ne voit plus la disproportion qu'il y a entre ce délire et sa cause ; il s'intoxique de ses propres réflexions au point de ne plus pouvoir se tolérer. Il faut admettre qu'en se tuant, le suicidé n'a pas une conscience exacte de sa fin totale ; tout se passe comme s'il se tuait sans croire à sa mort ; il ne la réalise à aucun moment et il se supprime avec l'intime persuasion qu'il ne supprime en lui que cet état de malaise. À ce moment, le suicide est conçu comme la seule délivrance possible, parce qu'il libère l'homme de son obsession destructrice. »

Le suicide, acte individuel, semble se rattacher par certains points aux manifestations de l'activité sociale ; par ce fait, il s'est vu étudier comme phénomène social - ce qui explique cette autre définition donnée par H. Denis :

« Le suicide est un acte volontaire qui s'accomplit suivant un processus psychique, un conflit plus ou moins complexe, long, douloureux, de motifs qui échappent à l'observation externe : l'observateur ne surprend que les manifestations intrinsèques d'un phénomène de conscience. »

Le suicide, dans l'état présent des choses, est une des formes par lesquelles se traduit l'affection collective dont les humains souffrent. Pour comprendre cet état nous devrions en étudier les formes et les aspects divers.

Certes, la question a été longuement examinée et certains auteurs ont éclairé le problème par de lumineuses recherches qui sont d'un apport incontestable.

Examiner les différents aspects sous lesquels se présente l'étude du suicide serait, sans doute, d'une utilité réelle, mais cela demanderait un exposé et un développement trop longs. Il faut se résoudre à renvoyer ceux qui s'intéressent à la chose, aux ouvrages cités dans la bibliographie, à la fin de cette étude.

H. Denis a classé les influences qui s'exercent sur le suicide, estimant que « le phénomène du suicide, comme phénomène social, doit être considéré dans toute sa relativité, c'est-à-dire qu'il doit être mis en rapport : 1° avec les autres phénomènes moraux étudiés par la statistique ; 2° avec toutes les conditions générales qui peuvent exercer une influence sur ce phénomène, en tant que phénomène social.

» La classification générale de ces facteurs reproduit, à mes yeux, la classification hiérarchique des sciences, exprimant l'ordre de complexité et de dépendance des phénomènes de l'univers, de l'homme et de la société humaine. C'est la grande lumière qui éclaire aussi bien les phénomènes de pathologie sociale, comme le suicide, que les phénomènes de la vie collective. »

Facteurs mésologiques ou cosmiques du suicide : conditions telluriques, climat, température saisonnière, mois, heures du jour et de la nuit.

Facteurs biologiques : caractères anthropologiques et ethnologiques, hérédité, sexe, âge.

Facteurs sociologiques : a) société domestique : état civil, célibat, mariage, veuvage, divorce ; b) état social général.

D'autres auteurs ont groupé les suicides en différents types :

Le suicide maniaque qui détermine l'individu à se soustraire à un danger ou à une hantise imaginaire ou en vue d'obéir à un appel mystérieux qu'il a reçu de l'au-delà ;

Le suicide mélancolique qu'un état général d'extrême dépression conduit sur les chemins de la mort ; il prépare avec calme ses engins d'exécution, sa tristesse exagérée le pousse à voir tout en noir ;

Le suicide obsessif : dans ce cas, l'individu, hanté, parfois sans motif, de l'idée fixe de la mort, est en proie à l'obsession de ce désir impérieux ;

Le suicide impulsif et automatique qui, sans raison, conduit l'être, par une impulsion brusque, à attenter à sa propre vie.

Tout ceci ne peut cependant nous autoriser à voir, dans tout suicidé, un fou. L'histoire nous rapporte des cas d'individus qui prirent la résolution d'en finir avec la vie et donnèrent au monde de rudes leçons de volonté, de courage et de stoïcisme.

Le droit que prenaient certains individus de se supprimer devait provoquer des réactions violentes dans les sociétés policées qui, aidées des morales, des philosophies et des religions, ne manquèrent point de juger le suicide comme immoral, impie et ridicule et en qualifier l'acte de lâcheté.

Il importe peu que l'opinion publique oppose un veto

impératif au droit au suicide ; à l'encontre des morales et des philosophies religieuses ou rationalistes, on peut non sans raisons, admettre le suicide.

Cela a amené certains esprits libres à se demander si le suicide ne se trouvait pas justifié par les souffrances physiques, morales ou éthiques.

Le Docteur Hotz écrivait : « Quand une société guillotine et amnistie les crimes passionnels, il est inadmissible qu'elle refuse de laisser les incurables se tuer ou de les tuer elle-même par un moyen qui présenterait toutes les garanties désirables de respect, de liberté individuelle. » Et, déjà en 1909, le professeur G. Dumas déclarait à la Sorbonne : « Pourquoi refuserait-on la mort à un incurable ou à un homme qui la réclame, lorsque la mort est pour lui l'affranchissement de douleurs intolérables ? Rien n'est plus absurde que la souffrance inutile et rien n'est plus légitime que de chercher à s'en débarrasser. »

Le Docteur Binet-Sanglé, depuis, a écrit un petit traité : Art de mourir, afin d'aider de ses conseils ceux qui veulent se détruire.

Pour la plupart des moralistes - ceux qui soumettent au public une opinion - le suicide est une faute, voire un crime et se tuer est faire tort à Dieu ou à la société et certains vont jusqu'à affirmer qu'en agissant ainsi l'individu est un ingrat puisque, prétendent-ils, la société rend de tels services qu'il a une obligation de vivre pour payer sa dette envers elle. Sur 47 auteurs contemporains consultés : Bayer, dans son ouvrage Le Suicide et la Morale, en trouve 38 se prononçant contre le suicide.

Quoique la bible nous offre quelques spécimens de suicidés : Samson, Architophel, Eléazar, Razias, Zambri, Abimelech, Hircan, le roi Saül, Ptolémée Macron, il n'en reste pas moins vrai que c'est en se basant sur les saints évangiles que les Eglises condamnèrent le suicide en invoquant tout particulièrement le « Tu ne tueras point ».

« Si quelqu'un s'est tué, ne l'honore pas, ne le maudis pas » écrit Akiba ; mais, jusqu'ici, signale le répertoire de Schwab, les rabbins interprètent les textes talmudiques en se prononçant pour l'indulgence ou la sévérité.

« En 1320, cinq cents juifs assiégés dans une forteresse par les Pastoureaux, choisissent l'un d'entre eux, comme le plus fort ou le plus résolu, pour les soustraire à la cruauté de leurs impitoyables ennemis, et se font tous égorger de sa main », rapporte A. Legayt, dans son étude sur le Suicide ancien et moderne.

Dans l'Univers israélite du 4 octobre 1912, on lisait: « La loi juive, si elle réprouve le suicide, se montre extrêmement large en faveur des suicidés. Le moindre indice favorable suffit pour incliner à l'indulgence. C'est une règle générale qu'en matière de foi funéraire on doit suivre l'opinion la moins sévère. »

La morale catholique, elle, plus rigide, condamne le suicide comme une atteinte non seulement aux droits de Dieu, mais comme étant un acte de désespoir injurieux à la bonté divine et, sauf le cas où Dieu en inspire le dessein - pour excuser Samson, sainte Pélagie et les martyrs volontaires - l'Eglise a considéré le suicide comme un crime affreux, comme le triomphe du démon sur l'homme. Le concile d'Arles, en 452, celui de Bragues en 563, et celui d'Auxerre en 576, condamnèrent le suicide comme un crime qui serait dû à l'effet d'une fureur diabolique, défendaient de faire mémoire des suicidés au saint sacrifice de la messe et interdisaient le chant des psaumes aux enterrements. À travers les siècles, l'Eglise catholique ne cessera de se montrer intolérante à ce sujet, sa législation fut véhémente, elle justifia parfois les plus sanguinaires répressions, telles celles d'Abbeville, où les corps des suicidés étaient traînés sur une claie à travers les rues. Le droit coutumier emprunta au droit canonique sa législation avec quelques variantes et, aujourd'hui, si celles-ci absolvent le suicide, la jurisprudence punit toujours la complicité.

Quant à la morale protestante, elle condamne le suicide sans le punir ; car, s'il est interdit de mettre fin à sa vie, on peut la sacrifier pour l'accomplissement du devoir : « Il nous est permis d'exposer notre vie pour la gloire de Dieu. »

Certes, il serait attachant d'aborder cette question du suicide et de l'examiner à la lumière de la philosophie et de la littérature ; force m'est de renvoyer mes lecteurs à un autre ouvrage riche de documentation : Le Suicide et la Morale, par A. Bayet. Voici les deux impressions laissées à l'auteur de ce volumineux travail qui, parlant du suicide par rapport à la morale, écrit :

1° « Il n'y a pas, dans la morale contemporaine, comme on le dit trop souvent, une doctrine qui condamne le suicide et une doctrine qui l'approuve : il y a une morale simple qui condamne tous les suicides, en principe et dans tous les cas, et une morale nuancée qui, plus souple, distingue entre les cas et va de l'horreur au blâme et à la désapprobation, de la désapprobation à la pitié, de la pitié à l'excuse, à l'approbation, à l'admiration. »

2° « Le conflit de ces deux morales ne se ramène pas, au moins dans les formules, à un conflit entre la pensée catholique et ses adversaires. Les deux doctrines opposées se disputent et divisent le monde de la pensée, l'enseignement neutre, la presse neutre, sans qu'on puisse ranger leurs partisans en deux camps bien définis au point de vue religieux, philosophique ou politique. Et l'impression générale, lorsqu'on étudie la morale formulée, n'est pas une impression de lutte franche, mais d'incertitude et de désarroi. »

Répondant, jadis, à une enquête posée dans le journal l'En dehors, par G. de Lacaze-Duthiers, à l'époque de la mort de G. Palante, j'écrivais, à ce sujet: « Le pouvoir de disposer de soi est et restera toujours l'affirmation la plus haute de l'individualité qui, n'ayant pas demandé à vivre, se libère des contraintes que la société ne cesse de lui imposer. Pour ma part, je ne conçois aucune « morale » qui m'obligerait à prolonger une existence dans un milieu où la libre expansion de ma personnalité ne cesse d'être entravée. La pensée de Marc Aurèle : « Es-tu réduit à l'indignité ? Sors de la vie avec calme » s'harmonise pleinement avec ma façon d'envisager le droit au suicide. Il serait superflu et vain, je pense, que je m'attarde à montrer l'illogisme du jugement que porte la société vouant au mépris le plus profond ceux qui s'échappent ade cette vie. Cette condamnation préconçue est des plus arbitraires et ne repose d'ailleurs que sur une foule de préjugés que nous lèguent une éducation et une morale mensongères. Pourquoi condamner des « irresponsables » qu'un état physique ou moral détermine au suicide ? Quant aux « moralistes » qu'est-ce que cette haute vertu dont ils détiennent jalousement (il faut le croire) le monopole, qui les autorise à émettre cette insidieuse prétention de jeter l'anathème sur celui qui quitte l'horrible enfer dans lequel, résigné bien souvent, il a consenti à se consumer petit à petit ? L'odieuse imposture de « leur morale », la cynique comédie que joue « leur société » ne me paraissent nullement qualifiées pour qu'en leur nom ils se posent en censeurs ; car, non contente de laisser mourir de faim ceux qu'elle a pour mission de protéger, cette monstrueuse société se plaît à envoyer s'entrégorger, au nom des entités les plus diverses et des plus stupides, ceux qu'elle devrait élever. Pères et mères, c'est vers vous que ma pensée se porte ensuite pour condamner l'absurde et odieuse autorité qui conduisit votre ou vos enfants sur le chemin du suicide. Votre conscience est-elle exempte de reproches? Vous êtes-vous rappelé les réprimandes monstrueuses que vous décochiez à ces cœurs sensibles à qui vous refusiez votre assentiment dans le choix qu'ils s'étaient fait de leurs amours ? Et vous, potentats corrompus, détenteurs de pouvoirs usurpés, qui feignez de ne pas apercevoir la misère criante qu'engendre l'inégalité sociale du régime présent, ne sentez-vous pas peser sur vous le poids de toutes ces fins tragiques de miséreux s'échappant de « votre société », afin de fuir les affres de la faim ? Morale hautaine et vile, personnification perfide et fourbe dont sont victimes les naïfs de ce monde qui croient en votre sublimité, vous êtes la grande responsable. Suicidés : filles mères abandonnées, amoureux éconduits, détenus qu'une fatalité conduisit sur la route interdite par « nos codes », vous tous, victimes d'un milieu à plat ventre devant d'insensées idolâtries, que ne pouvez-vous ressusciter et vomir vos imprécations contre « notre » lâcheté, « notre » résignation en présence des devoirs mystificateurs ? Habile diplomate autant que perfide institution, afin de sauvegarder son « honneur et sa dignité », la société pousse la fourberie jusqu'à réprouver l'attentat contre soi-même, parce que le suicide la condamne. Mais il est un suicide qui, surplombant tous les autres, se dresse en accusateur devant notre société de tartufes, c'est le « suicide philosophique ». Maintes fois soulevée, la question du suicide philosophique a donné lieu aux plus contradictoires opinions. « Que celui qui ne veut pas vivre plus longtemps expose ses raisons au Sénat et, après en avoir obtenu congé, quitte la vie. Si l'existence t'est devenue odieuse, meurs ; si tu es accablé par la douleur, abandonne la vie. Que le malheureux raconte son infortune et que le magistrat lui fournisse le remède, sa misère prendra fin. » Tel était le décret par lequel Athènes avait reconnu « le suicide légal » . Cette autorisation première est certes superflue, mais c'était là une « liberté codifiée » que nous sommes loin de retrouver dans les codes actuels et même dans les préceptes moraux chrétiens et rationalistes. « S'il te plaît de vivre, vis ; s'il te déplaît, libre à toi de retourner d'où tu viens », écrivait Sénèque. D'Holbach, dans son Système de la Nature, a fait l'apologie de la mort volontaire, et Littré s'exprimait de la sorte : « Quand un homme expose clairement les raisons qui l'empêchent de vivre et quand ces raisons sont réelles et non pas imaginaires, quel motif y a-t-il de lui dénier la liberté morale telle que nous la concevons, chez chacun de nous ? » Quant à P. Robin, il soutenait que l'homme incapable d'être utile à la société doit disparaître. Le. suicide de M. et Mme Lafargue inspirait à Marcel Sembat ces quelques lignes: « Quelle belle mort : en pleine vigueur, à l'heure choisie pour partir ensemble avant le déclin ! Cette fin me paraît fière et magnifique comme un splendide coucher de soleil. Je ne sais rien de plus noble en ce genre depuis la mort des deux Berthelot. Paul Lafargue n'est mort ni en saint, ni en martyr, ni en héros, ni en désespéré ; il est mort en sage. » Mes citations pourraient s'allonger encore et je pourrais invoquer des noms tels que Socrate, Condorcet, E. Hureau, L. Prouvost, le lord-maire de Cork, etc., mais je veux conclure. Le suicide philosophique prête à de nombreuses critiques. Je conviens, pour ma part, qu'il n'est pas une solution et que, bien souvent, il est le résultat d'un affaiblissement moral et physique chez l'individu qui s'y détermine ; mais à quel titre condamner ceux qui ne peuvent supporter la médiocrité de la vie et la veulerie de la foule ?

Mon ami Bailly, répondant également à cette enquête, s'exprimait: « Il est souvent très pénible de gravir les durs chemins de la vie et l'héroïsme n'est pas l'apanage de tous. Quand un être, dès sa prime jeunesse, offre - avec candeur - toute l'ardeur de son âme, la noblesse de ses sentiments et sa puissante générosité, et que les autres lui servent, en revanche, de la traîtrise et de la férocité, il se peut que les ans viennent user son enthousiasme et il lui est permis de douter de la bonté des humains. Le doute ! Quand il s'empare de vous, il vous donne quelquefois des apparences de joie, mais plus souvent il vous terrasse. Lutter, c'est vivre (selon le dicton) ... Oui, c'est vrai. Tenter sans relâche d'affirmer sa puissance par des actes de grandeur et d'intelligence, c'est se montrer quelqu'un au milieu des quelques choses. Lancer un défi aux puissants et aux flagorneurs en s'insurgeant sans cesse contre les lois qui oppriment l'individu et contre les hommes qui les érigent, c'est se montrer de grande taille. Mais, hélas! Il y a des différences de taille. Néo-stoïcien, j'aime celui qui, fièrement et courageusement, mène (sans haine) le combat pour son indépendance. J'aime le « fort » qui toujours espère dans son désespoir (je suis de ceux qui croient que, même les plus hardis, sont parfois désespérés). J'aime celui qui, sans arrêt, dénonce la nocivité de l'autorité et de son succédané, la contrainte. J'aime par-dessus tout celui qui va « jusqu'au bout ». Mais, encore une fois, je dis, hélas ! que les héros sont rares (même au temps des héros sans héroïsme) et il nous faut reconnaître que, même dans le domaine de la bonté et de l'intelligence, il y a des faiblesses qui sont humaines. »

» Oui, vivre ! ... c'est très bien, mais mourir ! c'est parfois beau. Quand vivre veut dire : être indompté et indomptable, posséder une solide santé, trouver sur son chemin des âmes qui vibrent à I'unisson de la sienne et qui, dans les passages difficiles, vous tendent, sans arrière-pensée, fraternellement la main, je crie : « Vive la Vie !... ». Mais (malgré mon ferme désir d'aller jusqu'au bout, vu mes conceptions et quoique atteint d'une maladie incurable), quand la sensibilité est trop forte, la dignité trop élevée, l'intelligence trop éveillée pour le cadre et le composant d'une société rapace et criminelle ; quand les armes que possédait le combattant - santé, énergie et volonté - ne sont pas assez fortes, mieux vaut - c'est mon idée - qu'il accomplisse l'action qui le précipite, au lieu de se laisser choir dans la vile indifférence de ceux « d'en bas » ou dans la fameuse crapulerie de ceux « d'en haut »... »

L'individualiste souffre davantage de la laideur de notre société. De quel droit l'empêcherions-nous de se libérer? C'est pourquoi je revendique pour l'individu la libre disposition de sa personnalité, m'insouciant peu de la prétention de la collectivité qui veut, par je ne sais quel devoir social, la retenir malgré lui ! 

- HEM DAY.

BIBLIOGRAPHIE. - Bayet Albert ; Le Suicide et la Morale, éd. Alcan ; Durkeirn Emile; Le suicide, étude de sociologie, éd. Alcan ; Legoyt A. : Le suicide ancien et moderne, éd. A. Drouin,; Sur le suicide (enquête, « Le Disque vert », Bruxelles) ; Rizzardi Luca : Le suicide, éd. « La Société Nouvelle » ; Denis H. : Le suicide et la corrélation. des phénomènes moraux en Belgique, (Académie Royale de Belgique) ; Jacquart : Essais de Statistique morale. Le Suicide, éd. Dewit ; Dr Binet­Sanglé : L'Art de Mourir ; « Clarté », n° 72 Le Suicide est-il une solution ? ; « L'En dehors », n° 64-66-67-68, 4è année : Enquête, Un individualiste a-t-il le droit de se suicider ?