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SOCIETE FUTURE (la)

Les individualistes n'aiment guère à s'entretenir d'une Société future. Cette idée a été exploitée et peut nourrir son homme tout comme l'exploitation du paradis nourrit le prêtre, mais elle présente cette ressemblance avec le paradis que la description de ses merveilles exerce une influence soporifique engourdissante sur qui en entend la description ; elle fait oublier l'oppression, la tyrannie, le servage présent ; elle affaiblit l'énergie, elle émascule l'initiative. L'individualiste ne met pas son espoir dans la société future. Il vit dans le moment présent et il veut tirer de ce moment présent le maximum de résultats. L'activité individualiste est une besogne, une réalisation essentiellement présente. L'individualiste sait bien que le présent est l'héritier du passé et qu'il est gros de l'avenir. Ce n'est pas demain qu'il veut voir cesser l'empiètement du social sur l'individuel, l'envahissement, la compression de celui-ci par celui-là. C'est aujourd'hui, dans ses circonstances et conditions actuelles d'existence, que l'individualiste veut conquérir son indépendance.

Certes, l'individualiste échoue dans nombre de ses tentatives d'affranchissement du joug de la maîtrise ambiante. C'est tout naturel quand on considère à quelles forces d'opposition et d'oppression il lui faut se heurter. Mais l'avenir profitera automatiquement de ce qu'il conquiert pour lui-même. L'individualiste sait bien qu'il n'exploitera pas la forêt tout entière, mais le sentier qu'il aura frayé demeurera et si ceux qui lui succèderont le veulent, ils le maintiendront en bon état de conservation et l'élargiront.

L'individualiste est incapable, il est vrai, de dessiner tous les détails de la carte d'une « humanité future », telle qu'elle existerait si ses revendications étaient acquises. Il lui est donc impossible de faire oeuvre topographique, mais il pourra en revanche prévoir avec certitude et la nature du terrain, et la qualité du liquide qui emplira les fleuves et le genre de culture possible. « L'humanité nouvelle » n'est pas absolument pour lui terra incognita.

L'individualiste peut donc dès maintenant se rendre compte de ce que sera une « humanité future ». Il sait qu'elle ne ressemblera en rien au monde actuel, moins dans des changements de détail que par la complète transformation de la mentalité générale, la manière différente de concevoir les rapports entre les hommes, le changement de l'état d'esprit particulier et universel qui rendront impossibles l'existence de certaines méthodes, le fonctionnement de certaines institutions.

Ainsi, l'individualiste peut affirmer avec certitude que dans la société future la méthode d'autorité ne subsistera en aucun cas. Imaginer un « monde à venir » où il y aurait encore trace de domination, de coercition, d'obligation est un non-sens.

L'individualiste est sûr qu'il n'y aura pas de place pour l'intervention de l'État, d'une institution ou d'une administration gouvernementale ou sociale-législative, pénale, disciplinaire, dans les modalités de la pensée, de la conduite, de l'activité des unités humaines isolées ou associées.

L'individualiste sait que les rapports entre les humains et les accords qu'ils pourraient conclure seront établis volontairement, que les ententes et les contrats qu'ils pourront passer le seront pour un objet et un temps déterminés et non obligatoirement, que toujours ils seront sujets à résiliation selon préavis, qu'il n'y aura pas une clause ou un article d'un accord ou d'un contrat qui n'ait été pesé et discuté avant d'être souscrit par les co-contractants ; qu'il ne pourra exister de contrat « unilatéral », c'est-à-dire obligeant quiconque à remplir un engagement qu'il n'a pas accepté personnellement et à bon escient. L'individualiste sait qu'aucune majorité économique, politique, religieuse ou autre, qu'aucun ensemble social, quel qu'il soit, ne pourra contraindre une minorité ou une seule unité humaine à se conformer contre son gré à ses décisions ou à ses arrêts.

Voilà toute une série de certitudes sur lesquelles il n'y a pas à ergoter.

« L'humanité future », telle que la conçoit l'individualiste se « déroule » sans gare terminus, sans point d'arrivée. Elle est en éternel devenir, évoluant indéfiniment sous l'impulsion des conceptions et des réalisations multiples qui s'y feraient jour. Une humanité du type dynamique, si l'on peut s'exprimer ainsi, ignore l'arrêt en cours de route, ou, s'il y a arrêt aux stations, entend que ce soit le temps strictement nécessaire pour y déposer ceux qui veulent tenter une expérience qui n'engage jamais qu'eux-mêmes.

L'humanité future, « l'humanité nouvelle » comme la comprennent les individualistes, constitue une gigantesque arène où, tant au point de vue de la pensée, de la coutume que de la technique, lutteront et se concurrenceront entre eux tous les projets, les plans, les associations, les pratiques de vie imaginables. Et cela, quels que soient le moment, le stade de l'évolution du globe.

C'est à cause de ces caractéristiques bien tranchées que « l'humanité nouvelle » n'a aucun point de ressemblance, ne peut avoir aucun point de rencontre avec « la vieille humanité », la nôtre. Elle sera polydynamique, polymorphique, multilatérale.

Quand on demande comment, dans « l'humanité future », telle que la veulent les individualistes, l'on solutionnera exactement tel point litigieux, il est clair que le questionné n'en sait rien. Mais ce que l'on peut répondre avec certitude c'est qu'il ne sera jamais résolu par la méthode autoritaire, qu'on n'aura jamais recours à la violence, à la contrainte, à la force, pour régler le différend.



Bon nombre d'individualistes pensent que l'avènement de « l'humanité future », telle que nous l'avons ébauchée, dépend d'une attaque, d'une propagande sérieuse, rationnelle et suivie, contre l'emploi de l'argument d'autorité dans toutes les sphères de l'activité humaine, que ce soit en économie politique ou sociale, dans les moeurs, en art, en science, en littérature. Voici quelques-uns des points d'où, arguant du fait d'être né, d'avoir été jeté dans la société organisée sans qu'il ait été donné à l'unité humaine d'y consentir ou de s'y refuser, sans qu'il lui ait été possible de s'en défendre ou de s'y opposer, ils déduisent que ce fait primordial confère à celui qui en est victime le droit à la vie, sans restrictions ni réserves.

C'est-à-dire le droit à la consommation indépendamment de toute politique économique ; au choix individuel de la façon de produire et du moyen de production ; au choix du mode d'échange de sa production ; au choix des consommateurs qu'il veut faire bénéficier de ses échanges ; à la faculté de s'associer ou non et, s'il refuse de s'associer, au droit au moyen de production lui permettant de consommer suffisamment pour s'entretenir, tout isolé qu'il demeure ; au choix de ses associés et au choix des buts d'association.

C'est-à-dire, le droit à la faculté de se comporter comme il le trouve le plus avantageux, à ses risques et périls, sans autre limite que l'empiètement sur le comportement d'autrui (autrement dit : l'emploi de la violence ou de la contrainte ou de la coercition à l'égard de qui se comporte autrement que vous).

Le droit à la garantie qu'il ne sera pas forcé de faire ce qu'il considère comme lui étant personnellement désagréable ou désavantageux, ni empêché de faire ce qu'il envisage comme lui étant personnellement agréable ou profitable à charge de revanche à l'égard d'autrui ; et, dès lors, que, pour conquérir ce qui lui paraît utile, avantageux ou agréable, il n'aura recours ni à la force physique, ni au dol, ni à la fraude ; le droit qu'il lui sera loisible de circuler partout, de se déplacer dans toutes les directions, de répandre à titre isolé ou collectif les doctrines, les opinions, les propositions, les thèses qu'il se sent poussées à propager, sous réserve de ne point se servir de la violence sous n'importe quelle forme pour en réaliser la pratique ; le droit à l'expérimentation dans tous les domaines et sous toutes les formes, à la publicité des expériences, au recrutement des associés que leur réalisation rend nécessaire, à condition que n'y participent que ceux qui le veulent bien et que puissent cesser d'y prendre part ceux qui ne le veulent plus ; le droit à la consommation et au moyen de production, alors même que l'individu se refuserait à participer au fonctionnement de tout système ou à la mise en pratique de toute méthode ou de toute institution qui lui semblerait désavantageuse, personnellement ou pluralement parlant.

Le droit à la vie, c'est-à-dire le droit de faire son bonheur soi-même comme il se sent poussé à le faire, seul ou en s'associant avec plusieurs de ses semblables vers qui il se sent plus particulièrement attiré, sans qu'il ait à redouter l'intervention ou l'immixtion de personnalités ou d'organisations extérieuses à son ego ou à l'association dont il fait momentanément partie.

Les individualistes dont il s'agit estiment que la garantie du droit à la vie, envisagée de cette façon, est le minimum de ce que peut revendiquer l'unité humaine lorsqu'elle a compris quel acte d'autorité et d'arbitraire on commet à son égard en l'engendrant. Ils estiment de même que toute propagande faite en faveur de ces revendications favorise l'avènement de la mentalité transformée, fonction de toute humanité nouvelle.

La lutte pour l'abolition du monopole de l'État ou de toute autre forme exécutive le remplaçant, c'est-à-dire contre son intervention à titre centralisateur, administrateur, régulateur, modérateur, organisateur ou autre dans les rapports entre les individus, dans n'importe quelle sphère que ce soit, peut également favoriser, estiment ces individualistes, l'éclosion de la mentalité en question.



Peut-on voir dans le bolchevisme, c'est-à-dire dans la mise en pratique de la doctrine socialiste, telle que l'a accomplie la fraction socialiste qui, en Russie, s'est emparée, par voie révolutionnaire, de l'administration des choses, peut-on voir dans le bolchevisme une annonciation de « l'humanité nouvelle » ? La question est intéressante à solutionner, puisqu'il s'est rencontré des individualistes pour faire montre de sympathie à l'égard du gouvernement qui préside actuellement aux destinées de l'Europe Orientale.

Les faits sont là. Suspension et suppression continues de la liberté de la presse et de la liberté de réunion, poursuites et procès pour délits d'opinion, discipline civile et militaire, réquisitions individuelles et collectives, tribunaux d'exception et condamnations extraordinaires, emprisonnements, déportations, expulsions politiques, demandes d'extradition, organisation policière, répressions sanglantes ... force est de reconnaître que le gouvernement de Moscou n'a fait que continuer la tradition des gouvernements qui se sont succédé depuis qu'il existe des gouvernements. Il n'a rien innové.

On peut justifier l'indispensabilité des mesures exceptionnelles par la crainte d'un retour offensif de la réaction, ou barrer la route à l'opportunisme d'une république bourgeoise.

Mais il y a loin de là à la qualification de contre-révolutionnaires que le gouvernement de la république fédérative des Soviets décerne avec tant de générosité à ses critiques.

Terrorisme blanc ou terrorisme rouge, c'est toujours du terrorisme. Dictature du clergé, dictature de la bourgeoisie ou dictature du prolétariat, c'est toujours de la dictature.

Dictature d'une élite ? Qu'est-ce que l'élite du prolétariat ? Qu'est-ce que l'élite de la bourgeoisie ? Est-ce ce petit nombre de personnes que la culture ou la perfection « morale » distinguent du reste de la classe ou de la catégorie sociale à laquelle ils appartiennent ? Est-ce ce petit nombre de privilégiés auxquels les circonstances ou l'adresse ont permis de se placer à la tête de leur milieu ? Est-ce la réunion des plus éminents d'un groupe ou la troupe coalisée des arrivistes et des faiseurs d'un clan politique ? Leur situation exceptionnelle est-elle acquise grâce à leur valeur personnelle, à leur énergie ou seulement à la faveur de leur éloquence ou encore de leur brutalité ? Il est si difficile parfois de distinguer entre l'ardeur qui émane d'une conviction sincère et le fanatisme que laisse percer le désir d'exercer la domination, ou de faire ses affaires à soi en prétendant faire celles d'autrui et de la collectivité ! L'individualiste se méfie des élites qui se donnent la mission d'élever les masses à un degré supérieur de culture ou de bien-être. Son instinct le met en garde contre les « bons bergers ». Aussi sa propagande a-t-elle pour but d'amener chacun à se passer de bergers et à s'associer entre individus jouissant d'une liberté égale afin de résister, de faire pièce à ceux qui ne conçoivent l'association que soumise à une directive extérieure centralisatrice, pompant, suçant à son profit toutes les forces, toutes les facultés des associés.

Il est inconcevable que le terrorisme ou la dictature puissent constituer un facteur d'évolution ou de développement de la personnalité humaine. Il se peut que sous de pareils régimes nombre d'individus se courbent, que la masse se résigne à n'avoir plus que la mentalité de la servitude - si tant est qu'elle ait jamais aspiré à une mentalité autre - tous et chacun même peuvent faire fi des libertés relativement essentielles, soucieux seulement qu'il soit donné à la question économique une solution heureuse pour tous. Mais l'acquiescement de l'immense majorité à un système de gouvernement tel que la dictature économique et politique du « prolétariat » , le silence forcé des quelques éléments minoritaires ne prouveraient rien en faveur de l'avènement d'une « humanité nouvelle ».

Pas plus d'ailleurs que certaines réalisations d'ordre civil ou civique proclamant l'égalité absolue des sexes ou l'accession de la femme à toutes les fonctions administratives ou politiques possibles.

Pas davantage que prouverait en faveur de « l'humanité future » l'ingérence obligatoire des syndicats dans toutes les tractations d'ordre économique et leur accession au rôle de conseillers écoutés, sinon prépondérants, d'un gouvernement quelconque.

Si l'on examine attentivement l'oeuvre de ces réformateurs - pétulants et virulents - on s'aperçoit sans tarder qu'il y a eu changement de dirigeants au lieu d'apport d'une tactique ou d'une mise en pratique inédite. Dès que s'est apaisé le tumulte qui a accompagné le passage au pouvoir dans de nouvelles mains, l'hypnotisé se réveille de son délire passager, et il se rend compte qu'il est aux prises avec les mêmes difficultés, les mêmes interdictions, les mêmes traditions, le même fonctionnarisme que sous le régime précédent. Il n'a rien gagné non plus en indépendance ou en autonomie.

Ce qu'il voulait, c'était « vivre sa vie, la vivre à son gré, à son goût ». Ce qu'il a obtenu c'est que l'attelage change de cocher, il se demande s'il rêve et, devant l'évidence, il courbe tristement la tête et reprend son collier de misère et de malheur.



Je n'ignore pas que bon nombre d'individualistes anarchistes se désintéressent de « l'humanité future ». Pour eux, « sans risquer d'errer beaucoup, il est permis de présumer : 1° Qu'il n'existera point de vie générale en collectivité d'où l'autorité serait absolument exclue ; 2° Que dans toutes les sociétés, on rencontrera isolés ou groupés, des protestataires, des mécontents, des critiques et des négateurs. Sans doute, on assistera à des transformations, à des améliorations, à des modifications, à des bouleversements même. Le système de production selon le mode capitaliste pourra finir par s'évanouir, ou graduellement, ou par un coup de force. Peu à peu, on travaillera moins, on gagnera davantage, les réformes se feront menaçantes, inéluctables. On pourra connaître un régime économique dissemblable du nôtre. Mais quel que soit le système de société qui englobera les humains, le bon sens indique que sa permanence est liée à l'existence d'une réglementation adaptée à la mentalité moyenne des composants du milieu. Bon gré, mal gré, ceux placés à droite ou à gauche de cette réglementation moyenne devront y conformer leurs actes, et peu importe sa base : exclusivement économique ou biologique, on morale.

L'expérience indique encore qu'à l'égard des réfractaires, on emploiera les seuls arguments dont puissent disposer les hommes : la politique ou la violence, la persuasion ou la contrainte, les marchandages ou l'arbitraire.

La foule va toujours vers qui parle bien et porte beau. Ses colères ne durent pas plus que ses admirations. Elle est toujours aussi facile à tromper et à séduire. On ne peut pas davantage faire fond sur elle qu'il y a un siècle ou mille ans. La masse est acquise au plus fort, au plus superficiel, au plus chanceux. Dans pareil état de choses que font, que feront les individualistes anarchistes ? 1° Les uns, répondent-ils, demeurent dans le milieu et y luttent pour s'affirmer. Sans se préoccuper trop du choix des moyens ; car leur grande affaire - l'affaire de leur vie - c'est, coûte que coûte, de réagir contre le déterminisme extérieur. C'est s'affirmer, sinon diminuer l'emprise du milieu sur soi ? Ils sont réagisseurs, réfractaires, propagandistes, révolutionnaires, ayant recours à tous les moyens de bataille possibles : éducation, violence, ruse, illégalisme. Ils saisissent les occasions où le Pouvoir exagère pour susciter le sentiment de rebellion chez ceux qui en sont victimes. Mais c'est par plaisir qu'ils agissent et non pour le profit des souffrants ou en les abusant par de vaines paroles. Ils vont, ils viennent, se mêlant à un mouvement ou s'en retirant, selon que leur initiative court ou non le risque d'être entamée, faussant compagnie à ceux qu'ils ont appelés à la révolte, dès que ceux-ci font mine de les suivre, de les acclamer ou de se constituer en parti. Peut-être font-ils plus qu'ils ne sont.

2° Les autres se situent en marge du milieu. Le moyen de production conquis ou acquis, ils se préoccupent de faire de leur séparation de l'ambiance une réalité, en s'essayant à produire suffisamment pour leur propre consommation, en supprimant de leur consommation le factice et le superflu.

Parce que les hommes, pris en général, ne leur semblent guère valoir la peine qu'on s'intéresse à eux, ils n'entretiennent que le moins de rapports possibles avec les institutions et les êtres humains et c'est à la fréquentation de quelques « camarades d'idées », sélectionnés, que se borne leur vie sociale. Ils se groupent parfois, mais temporairement et, étant entendu qu'ils se réservent la faculté de ne jamais déléguer à l'association restreinte dont ils font partie la disposition de leur produit. Le reste du monde n'existe que peu ou prou pour eux, c'est-à-dire dans la mesure où ils en ont besoin. Peut-être sont-ils plus qu'ils ne font.

C'est entre ces deux conceptions de la vie individualiste que s'échelonnent les divers tempéraments individualistes anarchistes ».

Pour les camarades dont je viens de transcrire l'opinion, toute ébauche « d'humanité future », toute hypothèse de milieu individualiste est oeuvre d'imagination, pure fantaisie littéraire. Ils maintiennent que, pour que la mentalité, la volonté générale se transforment en réalité, il faudrait que « les espèces en voie de dégénérescence, les catégories dirigées aient délivré le globe de leur présence ; or, cela ne peut sortir du domaine des probabilités ».

Il n'était que justice de faire connaître ce point de vue que n'oublie aucun individualiste, même quand il parle de devenir social.



D'ailleurs, ce n'est pas parce que nous avons dépeint à larges traits un tableau de « l'humanité nouvelle » où nous voudrions évoluer, qu'on nous taxerait de « société futuriste ». L'individualiste anarchiste n'est pas un société futuriste ; présentéiste, il ne saurait rien sacrifier de son être ou de son avoir pour l'avènement d'un état de choses dont il ne jouira pas sur-le-champ, sans inconséquence ou illogisme. La pensée individualiste ne souffre aucune équivoque sur ce point. C'est au sein de la vieille humanité, de l'humanité des dominateurs et dictateurs de toute espèce qu'apparaît, que se forme, que devient « l'humanité nouvelle ». Les individualistes sont des révolutionnaires permanents et personnels ; ils s'efforcent de pratiquer en eux-mêmes, en leur entourage, dans leurs rapports avec leurs camarades d'idées et en leur compagnie, les conceptions particulières qu'ils se font de la vie, sous un aspect individuel, sous son aspect plural. Chaque fois qu'une des caractéristiques qui distinguent « l'humanité nouvelle » parvient à s'implanter dans les moeurs, chaque fois qu'à leurs risques et périls, un ou plusieurs êtres humains les anticipent par leurs dits ou par leurs gestes, « l'humanité nouvelle se réalise ».

Dans le domaine des arts, des lettres, de la science, de l'éthique, par leur conduite personnelle, dans la sphère économique même, on trouve des unités humaines qui pensent et agissent contrairement aux coutumes, aux usages, aux routines, aux préjugés et aux conventions de la « vieille société » et les battent en brèche. Ils représentent, eux aussi, dans leur genre d'activité, l'humanité nouvelle. D'ores et déjà, les individualistes en font partie, par leur manière de se comporter à l'égard du vieux monde, parce qu'elle révèle à chacun de leurs mouvements leur intention, leur volonté, leur espoir de voir l'individu se libérer de la contrainte du grégaire, de la mentalité du troupeau.

Peut-on espérer qu'après maints flux et reflux, maints essais douloureux, les humains en viendront quelque jour à la pratique consciencieuse de la réciprocité, à la solution individualiste anti-autoritaire - individualiste-anarchiste -, la solution de l'égale liberté ?

Peut-on anticiper que, mieux éclairés, plus instruits, informés davantage, les habitants de notre planète en viennent à comprendre enfin que ni la coercition, ni la domination du plus grand nombre ou de l'élite ou de la dictature d'un autocrate, d'une classe, d'une caste ne sont capables d'assurer le bonheur, c'est-à-dire de réduire toujours plus la souffrance évitable ? C'est le secret de l'avenir.

Mais optimiste ou pessimiste à cet égard, l'individualiste-anarchiste n'en continuera pas moins à dénoncer le préjugé qui donne sa force à l'autorité étatiste : la superstition du gouvernement nécessaire, et à vivre de façon publique ou occulte, comme si les préjugés et cette superstition n'existaient pas.

- E. ARMAND.