Accueil


SENSUALISME n. m.

Dans son sens philosophique, le sensualisme peut encore se dénommer sensationisme, c'est-à-dire explication de tous les processus de la pensée par le jeu infiniment varié des sensations.

L'objection que les spiritualistes opposent à cette façon, c'est qu'une quantité quelconque de sensations ne forme point une pensée et ne peut rien donner de plus, en fait de connaissance, que ce que toute collection d'images donnera : c'est-à-dire la connaissance d'une succession de faits statiques, et non pas une connaissance synthétique et dynamique de ces divers états. Autrement dit, vingt sensations successives ne formeront une pensée que si une sorte de vingt-et-unième sensation intérieure les lie et les synthétise en un tout compréhensif, qui est précisément la connaissance réelle ou conscience.

Cette critique, un peu surannée, du sensualisme oublie deux faits extrêmement importants dans l'étude de la pensée. Le premier, c'est que toute introspection n'est pratiquée que par des adultes chez qui tous les processus psychiques sont déjà organisés et ne se trouvent plus à l'état de formation ; ce qui en rend l'analyse extrêmement difficile. La deuxième, c'est que l'on considère, à tort, comme étant très connue la nature de l'image sensuelle conservée par la mémoire, et qu'on lui délimite ainsi son rôle, réduit au simple état de document statique et passif. Les sensations étant exclues de la formation même de la pensée, on peut demander ce qu'est cette pensée, qui n'est pas sensation mais qui n'est rien sans elle.

Pour affirmer que toute sensation est dépourvue d'elle-même de facultés de rapport avec d'autres sensations, et que toute pensée est exempte de sensations, il faudrait d'abord démontrer cela expérimentalement ; et ensuite prouver, par de multiples observations sur des êtres de tous âges, que les sensations se fixent en eux sous forme de collection d'étiquettes, plus ou moins disparates, sans aucun lien entre elles.

Les expériences de Pavlov réduisent à néant cette vieille conception psychologique et nous savons que toutes les sensations (bien que nous en ignorions encore la nature intime) s'irradient dans les centres nerveux et s'interpénètrent perpétuellement. Comme le jeune être est soumis, depuis sa naissance, à des milliards de vibrations objectives qui se succèdent incessamment ; comme ces vibrations créent en lui des courants nerveux innombrables en qualités et en quantités et que ces courants sont liés plus ou moins intimement à son propre fonctionnement physiologique, il est aisé de comprendre que, avant d'atteindre les hautes spéculations de la pensée, l'être vit, sent, réagit et agit, démontrant ainsi que l'action, l'accommodement, l'adaptation sont les formes les plus réelles de la connaissance.

Il est certain que cette réaction de l'être n'est point donnée par la sensation pure. Le geste de l'enfant qui se gratte après une piqûre n'est pas contenu dans la sensation de la piqûre, mais ce geste est le résultat de nombreuses réactions antérieures, beaucoup moins adaptées et plus ou moins absurdes ou maladroites, ainsi qu'on peut le constater par l'observation des jeunes enfants. La sélection des actes s'opère dans le sens du meilleur écoulement de l'influx nerveux. De même que l'eau d'un torrent nouvellement formé s'écoule selon les lois de la moindre résistance, de même l'influx nerveux s'écoule par des voies quelque peu favorables au fonctionnement biologique et héréditaire de l'individu, sous peine de disparition de l'individu et de la race inadaptée.

Chaque sensation ultérieure n'est donc jamais une image totalement neuve et inconnue, une étiquette nouvelle. Elle est un composé complexe dont le connu s'irradie dans les voies habituelles et l'inconnu dans la substance cérébrale, où il prépare de futures liaisons nerveuses.

La pensée c'est donc du mouvement, de l'action. Si le Moi est la somme latente de toutes nos expériences passées, le Il paraît être le contact d'une partie de ce moi avec les excitations sensorielles dans le présent. Il suffit d'analyser profondément toute pensée pour s'apercevoir que cette connaissance, si mystérieuse pour les spiritualistes, n'a rien d'une connaissance absolue des choses ; qu'elle n'est qu'une façon de sentir, c'est-à-dire de relier des perceptions présentes à des perceptions passées. Comme nous savons que toute sensation est en liaison avec une infinité d'autres sensations simultanées ou successives, nous voyons que ces sensations ne forment point une mosaïque, une tapisserie figée et immobile, mais qu'elles créent une activité permanente par leurs variations incessantes, leur tension continuelle, leur intensité perpétuellement changeante.

La théorie des réflexes a l'avantage d'expliquer tous les processus de l'action des êtres vivants. Elle n'a pas besoin de connaître la nature exacte de l'image ; il lui suffit de constater qu'une modification de la substance nerveuse existe après chaque variation du milieu, perçue par l'être vivant et qu'une réaction plus ou moins appropriée de cet être est l'effet de cette excitation.

En ramenant toutes les manifestations de la pensée à des réflexes et en dernière analyse à du mouvement, on relie ainsi les états mentaux aux autres états physiologiques des êtres pensants. La pensée n'est plus alors un pouvoir mystérieux de divination du monde extérieur ; elle n'est qu'une réponse aux excitations de ce monde. Quelle que soit l'extraordinaire subtilité d'une pensée, on peut toujours, à l'analyse, remonter aux éléments sensoriels qui la composent, unis à l'activité organique de l'individu. Les sentiments, même les plus complexes, sont des produits de la répétition et de l'organisation d'une certaine sorte de sensations liées à des fonctions organiques excessivement importantes, telles que : sexualité, nutrition, activité, etc ...

Il suffit, d'ailleurs, de constater tous les mauvais fonctionnements psychologiques de l'humanité pour comprendre que ce n'est pas là le fait d'une puissance indépendante des phénomènes physico-chimiques de l'Univers. Même chez les êtres normaux, le minimum d'harmonie que l'on serait en droit de voir se réaliser : c'est-à-dire un peu de fraternité déterminant les hommes, sinon à s'aimer, tout au moins à se respecter mutuellement, n'existe pas. L'homme se conduit comme une bête exploiteuse et massacreuse. Il a des rages économiques, patriotiques, nationales, religieuses, artistiques et même scientifiques qui l'apparentent plus à l'animal grognant, rongeant, déchirant et dévorant sa proie, qu'à un spectateur intelligent de l'Univers.

L'impression que donne l'activité de l'humanité est celle d'une lutte, d'un heurt, d'un choc de forces se détruisant les unes les autres, sans but et sans fin, comme d'ailleurs tout le reste de l'univers.

Le sensualisme ne fait donc que trouver le point de contact entre les forces objectives et les forces subjectives que nous connaissons.

Prises sur une certaine durée, quelques unes de ces forces ou de ces mouvements paraissent stables et coexister avec d'autres mouvements également stables. Nous appelons cela de l'harmonie en opposition avec d'autres mouvements qui se détruisent beaucoup plus rapidement et d'une moindre durée. L'harmonie est un désordre qui ne se voit pas et qui dure plus que notre observation.

Nous-mêmes, nous sommes le fait d'un semblable désordre qui ne se voit pas et que nous appelons : harmonie des fonctions organiques, harmonie de la pensée, etc ... ; et lorsque celà se voit, lorsque nous devenons cadavre et pourriture, alors l'évidence d'un certain désordre, d'un certain chaos cellulaire paraît incompatiblement avec une réelle harmonie.

Le terme sensualisme est encore entendu comme un mode de jouissance de la vie, basé sur les plaisirs des sens. L'ignorance et l'hypocrisie des moeurs actuelles en réprouve, bien entendu, les manifestations tout en ne faisant pas autre chose que de l'hyper-sensualisme, et du plus dangereux.

Les religions n'existent que grâce à une exploitation habile de la sensualité, et les religions d'état ne font pas mieux, pour des fins exploiteuses et meurtrières.

A chaque glorification, célébration ou autre fait public, tout est mis en oeuvre pour capter l'asservissement des citoyens ou des fidèles par des émotions visuelles, auditives, gustatives, olfactives, etc ...

En réalité, la sensualité est une des bonnes raisons de vivre. C'est elle qui donne de l'éclat et de l'intensité à nos désirs et transforme nos besoins physiologiques en réalisations esthétiques, en nous éloignant de la bête obtuse et limitée. L'art n'est rien sans la sensualité, et le rôle de l'imagination dans ce domaine de notre activité est évident. La sensualité, inséparable de l'intelligence se raffine parallèlement à la culture des individus.

Comme toutes les manifestations psychiques, elle est une source de plaisir et de joie chez l'homme équilibré, alors qu'elle n'est qu'une cause d'abrutissement chez le faible, le malade ou le passionné.

Les curieux de la vie, les amoureux de l'heure qui passe aiment trop les plaisirs sensuels pour se laisser déborder par un seul d'entre eux. Ils les cultivent tous pour en jouir pleinement, intensément, mais avec intelligence et pour les faire durer.

Et quand bien même un humain s'userait d'un seul coup dans une jouissance inouïe, s'il ne fait de tort à personne, que peut-on lui reprocher ?

Sa vie lui appartient ; il fait de la place aux autres et la terre continuera de tourner.

- IXIGREC.