SAINT-SIÈGE
Le siège ne se définit pas seulement un «
meuble fait pour s’asseoir » ou « la partie inférieure du corps sur
laquelle on s’asseoit ». Le même mot désigne un « évêché et sa
juridiction ». Quand il s’agit de l’évêché de Rome, on dit le siège
pontifical, le siège apostolique ou le Saint-Siège. Pourtant, le
Saint-Siège fut assez longtemps transféré à Avignon et il y eut même,
quelques années, un Saint-Siège à Perpignan.
La primauté du siège de Rome fut longue à s’établir et on n’ignore pas
que, durant des siècles, chaque évêque était indépendant ou, comme on
disait, autocéphale et prenait, avec autant d’humilité que ceux de Rome
ou de Constantinople, les titres de pape et de patriarche. Depuis
longtemps, on enseigne aux fidèles que la primauté de Rome est
d’origine divine, puisque Jésus, qui est Dieu, a dit à Pierre : « Tu es
Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église » et puisque Pierre
fut, nous assure-t-on, le premier évêque de Rome. Or, dans la mesure où
une négation historique peut se démontrer, il est prouvé que Jésus n’a
jamais prononcé le précieux Tu es Petrus, et, aussi, que saint Pierre
n’est jamais allé à Rome.
Remarquons, en souriant, avant d’entrer dans cette souriante
démonstration, que Jésus, quand il parlait à Pierre, avait d’autant
moins l’intention de s’adresser à Alexandre VI ou à Pie XI, que les
deux interlocuteurs attendaient la fin du monde avant la fin de leur
génération.
Saint Irénée, mort en 202, a écrit Un ouvrage célèbre Contre les
hérésies. Il cite tout ce qu’il peut trouver dans les Ecritures en
faveur de l’Unité et particulièrement, qui ne prouvent pas grand chose,
les versets 16 et 17 du seizième chapitre de Mathieu. Mais il ignore
les versets l8 et 19 qui forment ce qu’on appelle aujourd’hui un
argument massue : « Et moi je te dis aussi que tu es Pierre et que sur
cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l’enfer ne
prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clés du royaume
des deux ; et tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les
cieux ». Irénée cherchant éperdument aux Évangiles tout ce qui peut
affermir unité et orthodoxie citant de nombreux passages peu pertinents
et négligeant la citation capitale, prouve, pour quiconque n’a pas la
foi, que le Tu es Petrus lui est postérieur. (Or, du temps d’Irénée,
les Évangiles sont relativement complets. Le révérend Père Lodiel, de
la Compagnie de Jésus, qui s’est amusé à compter Nos raisons de croire,
(p. 57), a trouvé dans Irénée 469 citations des Évangiles ; dans Justin
martyr, mort 35 ans plus tôt, les recherches les plus minutieuses n’en
découvrent encore que 18.)
Ajoutons à cette preuve des indications corroborantes : Jésus, au temps
de la Synagogue, n’a pu prononcer le mot Église. Cet anachronisme date
l’interpolation. D’autre part, si on lit le texte en supprimant les
deux versets, trop favorables à Pierre, les idées se suivent de façon
beaucoup plus naturelle. Pierre ayant déclaré (verset 10) que Jésus est
le Christ, Jésus lui répond (Verset 17) que seul le Père a pu lui
révéler cette vérité et il défend (verset 20) de la répéter à personne.
Même la suture est assez maladroite, puisque Jésus est censé rattacher
l’interpolation à un discours commencé par cette manière d’exorde : «
Et moi je te dis aussi ». Quant aux preuves du séjour de Pierre à Rome,
je les copie dans un ouvrage d’enseignement approuvé par deux évêques
et un archevêque. Histoire de l’Église de l’abbé E. Beurlier.
Je lis, pages IX et X : « Saint Ignace, contemporain de l’empereur
Trajan, Saint Clément, qui vivait sous Domitien, parlent du martyre de
Saint Pierre et de Saint Paul comme ayant eu lieu dans la capitale.
(C’est moi qui souligne, on verra bientôt pourquoi, ces mots
effrontés.) Bien plus, l’épître de Saint Pierre, datée de Babylone, est
elle-même un témoignage irréfutable ; car on sait que ce nom désignait
la ville impériale dans le langage symbolique des Juifs. A supposer
même, avec les rationalistes, que ce document fût apocryphe, il serait
encore un argument en faveur de notre thèse, car le faussaire n’aurait
pas commis l’imprudence de dater la lettre d’un endroit où l’apôtre ne
serait jamais allé. Enfin, le dernier chapitre de l’Évangile de Saint
Jean suppose que l’apôtre connaissait la mort de Saint Pierre ».
Admirable faisceau de preuves. Sur l’ignorant qui lit vite - sur
presque tout le monde - il produit conviction ou au moins ébranlement.
Or il n’y a là qu’un hardi entassement de mensonges et d’apparences.
Accordons un certain nombre de choses inaccordables. Supposons que le
tardif évangile, dit effrontément selon Saint Jean, présente les
connaissances de Jean dit effrontément l’évangéliste. Ne supposons
aucune interpolation dans son dernier chapitre. Oublions que l’aventure
de Marc, dont les douze derniers versets sont encore ignorés des
manuscrits du IVe siècle, nous met particulièrement en garde contre les
derniers chapitres. Ne remarquons pas que la suite bizarre des idées
dans Jean XXI, 15-19, oblige le critique à tous les soupçons. Lisons
avec la plus imméritée des confiances. Que trouvons-nous dans ces
fameux versets ? Une prédiction de la mort de Pierre par Jésus qui
prouve, pour nous comme pour l’abbé Beurlier, que Pierre était mort
quand cette prédiction fut écrite. Personne ne conteste à M. Beurlier
que Pierre soit mort. Malheureusement, l’Évangile néglige le seul
détail qui ferait du raisonnement à Beurlier autre chose qu’une
fumisterie : il ne nous apprend pas en quel lieu Pierre est mort. Nulle
mention ici, ni de Rome, ni même de Babylone. Ce premier témoignage est
donc admirablement ridicule comme preuve du séjour de Pierre à Rome.
Examinons le second, probablement plus ancien que le premier. Saint
Clément, que les listes catholiques des papes nous donnent comme évêque
de Rome de 88 à 97 ou de 91 à 100, a écrit son épître aux Corinthiens
avant le quatrième Évangile. J’emprunte à l’abbé Fleury (tome I, pp.
209-210) la traduction du témoignage de Clément : « C’est par une
jalousie injuste que Pierre a souffert, non une ou deux fois, mais
plusieurs fois et, ayant ainsi accompli son martyre, il est allé dans
le lieu de gloire qui lui était dû ». C’est tout, et Rome n’est point
mentionnée. Pourtant un savant catholique me prie de continuer ma
lecture. Il est maintenant question du martyre de Paul. Clément ajoute
à ces deux hommes « une grande multitude d’élus ». Et toutes ces
victimes de l’envie « ont été parmi nous un illustre exemple ». Parmi
nous, sous la plume de Clément Romain signifie clairement à Rome et
l’allusion est lumineuse à la persécution de Néron. Ainsi triomphe le
savant catholique. Je lui réponds que cet argument aurait une valeur si
Clément ne citait pas d’autres victimes de l’envie que Pierre, Paul et
les martyrs de l’an 64. Par malheur, il a nommé auparavant quelques
autres personnages qui, je crois bien, ne sont pas tous morts à Rome :
Abel, Jacob, Moïse, Aaron, Marie, sœur de Moïse, et David.
D’ailleurs, si Pierre est mort en 64, la confusion de Rome et de
Babylone, inexplicable avant 70 et le Siège de Jérusalem, devient d’une
telle bizarrerie... Selon la thèse catholique, Pierre serait à Rome dès
l’an 42. Alors, comment Paul, en 58, écrit-il aux Romains qu’il se
propose d’aller les évangéliser et leur envoie-t-il une longue
dissertation bien inutile à des gens qui jouiraient de l’enseignement
de Pierre ? Et comment, lui qui salue une vingtaine de fidèles,
néglige-t-il de saluer Pierre ?
Si l’Epître aux Corinthiens de Clément ne fait aucune allusion au
séjour de Pierre à Rome, il n’en est pas de même desRecognitions que
plusieurs appelaient l’Itinéraire de Saint Pierre. Malheureusement, les
critiques catholiques eux-mêmes reconnaissent depuis longtemps les
Recognitions comme apocryphes. A supposer l’œuvre authentique et son
témoignage véritable, Pierre aurait séjourné à Rome. Mais, loin d’avoir
aucune primauté, il se serait reconnu l’humble subordonné de Jacques,
évêque de Jérusalem, lui aurait adressé, pour obéir à un ordre, un
rapport annuel sur ses actes et ses paroles. Il aurait salué en Jacques
« l’évêque des évêques, qui dirige à Jérusalem la sainte Église des
Hébreux et toutes celles que la Divine Providence a établies en quelque
lieu que ce soit ». D’après ce témoignage, Pierre aurait donc séjourné
à Rome ; mais Rome et Pierre sont dégradés au profit de Jacques et de
Jérusalem. Si nous consentons au titre anachronique, Jacques fut, pour
le saint Pierre des Recognitions, le premier pape.
L’épître de Saint Ignace aux Romains, à la croire authentique et sans
interpolation - mais Mgr Duchesne n’ose aucune des deux affirmations -
contiendrait peut-être, suivant la façon de comprendre un passage, la
première trace de la tradition du séjour de Pierre à Rome. Ignace
adresse aux chrétiens de Rome des prières. « Je ne vous ordonne pas -
ajoute-t-il humblement - comme Pierre et Paul. » Faut-il entendre :
comme Pierre et Paul ordonnaient aux Romains ou comme ils ordonnaient à
tous les chrétiens ? Ordonnaient-ils de vive voix ou, comme prie
Ignace, par écrit ? Avec quelque complaisance, on trouve donc, vers
l’an 110, le fragile commencement d’une tradition qui prendra des
forces en vieillissant.
N’oublions pas la première épître de Pierre datée de Babylone. Elle est
reconnue apocryphe par tous les critiques indépendants. D’ailleurs, une
lettre écrite à Rome ne se datait pas de Babylone. Dans la littérature
chrétienne primitive, nous ne trouvons l’identification des deux villes
que dans l’Apocalypse, le plus symboliste des pamphlets. On croit
généralement que la fausse lettre de Pierre a été fabriquée précisément
pour donner à une église un titre de noblesse. La Babylone dont il
s’agit ici n’est pas la grande ville de Mésopotamie qui n’eut d’église
qu’assez tard. C’est la Babylone d’Égypte (le vieux Caire), dont
l’Église voulut se donner pour plus ancienne et plus noble que sa
voisine d’Alexandrie qui se réclamait de Marc.
Saint Paul a écrit une longue épître aux Romains et il ne les a pas
appelés Babyloniens. Authentiques ou apocryphes, les épîtres que Paul
écrivit à la fin de sa vie ou qu’on supposa écrites dans cette période
sont datées de Rome, jamais de Babylone. On y trouve les mentions : «
Ecrite de Rome aux Galates », « Ecrite de Rome aux Ephésiens », etc...
On peut vérifier toute la série. Quand une lettre était écrite à Rome
ou qu’on voulait lui faire supposer cette origine, les exemples de Paul
et de pseudo-Paul prouvent, comme nous nous en doutions, qu’on datait
de Rome, non de Babylone.
La primauté de Pierre et son séjour à Rome d’où on tire, par un
raisonnement hardi, l’infaillibilité d’Alexandre VI ou de Pie XI, sont
deux mensonges. Mais n’y a-t-il pas prescription et ne devons-nous pas
respecter, avec le Saint-Siège, d’aussi vénérables mensonges ?...
HAN RYNER