SAGE
Le mot « sage » est un cas assez rare en
sémantique (science des changements de sens des mots). La plupart des
mots se dégradent à l’usage. « Garce », longtemps, fut aussi peu
injurieux que son correspondant masculin, le simple féminin de garçon.
Pour prendre un exemple plus voisin de mon sujet, quel outrage est
devenu le nom de « sophiste » qui, à l’origine, désignait un maître de
sagesse ! Sage, au contraire, s’est plutôt ennobli. Et nous avons un
sursaut quand nous lisons dans La Fontaine :
Le sage dit, selon les gens : Vive le roi ! Vive la ligue !
Or le fabuliste parle comme la haute antiquité grecque, celle qui a
honoré, dans les Sept Sages, plus d’hommes habiles que de philosophes.
Les listes des sept sages ont beaucoup varié : à réunir tous les noms
qu’elles donnent, les Sept seraient seize. Dans son Protagoras, Platon
fait nommer par Socrate : Thalès, Pittacus, Bias, Solon, Cléobule,
Myson et Chilon. A une exception près, c’est cette liste qui est
devenue classique. Myson, dont nous savons uniquement qu’il était
laboureur et que quelques-uns lui attribuent la paternité -
ordinairement accordée à Chilon - du fameux « Connais-toi toi-même »,
est ordinairement remplacé par Périandre.
Ce Périandre était, à Corinthe, un abominable tyran. Il eut, sans
doute, la sagesse de mépriser le tabou de l’inceste et de coucher,
puisque ça plaisait à l’un et à l’autre, avec sa mère Cratéa. Mais sa
cruauté froide était terrible, et aussi sa colère : dans un accès de
fureur, il précipita du haut des degrés de son palais sa femme
enceinte, et elle mourut de la chute. Un habitant de Corcyre ayant tué
son fils Lycophron, il voulut faire des eunuques avec trois cents
jeunes Corcyréens qu’il détenait en otages. Un hasard ayant arraché ces
jeunes gens de ses mains, il mourut de rage à quatre-vingts ans. Mais
on l’admirait comme général et comme subtil politique. Le geste fameux
de Tarquin abattant symboliquement les fleurs les plus hautes était
imité de Périandre conseillant son ami Thrasibule, tyran de Milet. Il
disait : « L’ami même d’un tyran doit lui être suspect ». Est-ce à son
habileté pratique qu’il doit surtout sa place dans la liste glorieuse ?
Est-ce à quelques maximes nettes et bien frappées ? « Sois modeste dans
la prospérité, ferme dans l’adversité » - « Que ton ami soit heureux ou
malheureux, sois le même avec lui » - « Le gain honteux est un trésor
trop lourd ». Celle-ci est plus digne d’un tyran et fait du prétendu
sage un glorieux précurseur des inquisiteurs et du signore Mussolini :
« Punis non seulement le crime, mais l’intention ». Un questionneur
hardi demandait à Périandre pourquoi il n’accordait point, par une
abdication, le repos à sa vieillesse inquiète. « C’est, répondit-il,
qu’il est aussi dangereux de quitter volontairement le trône que d’en
être renversé. »
Pittacus, tyran de Mytilène, semble, malgré les injures méritées dont
l’accable le poète Alcée, avoir été moins inhumain que Périandre. Le
hasard des combats ayant fait de l’injurieux Alcée son prisonnier, il
lui rendit la liberté en disant : « Il est meilleur de pardonner que de
punir ». Les sentences qu’on a conservées de lui sont, la plupart, de
bons conseils d’arriviste : « Saisis l’occasion » - « N’annonce pas ton
projet ; s’il échoue on se moquerait de toi » - « Ne blâme jamais ton
ami ; ne loue jamais ton ennemi, » En voici une plus généreuse : « Les
véritables victoires sont celles qui ne coûtent point de sang ». Il se
fatigua de régner, quoi qu’il eût prononcé : « Le commandement est
l’épreuve de l’homme ». C’est sans doute après son abdication qu’il
formula : « Parmi les animaux sauvages, le pire est le tyran ; parmi
les animaux domestiques, le pire est le flatteur ».
Solon est-il beaucoup meilleur que ce tyran aux qualités mêlées ? Il
est coupable d’avoir fait entreprendre et d’avoir conduit la guerre
contre Salamine. Et, si ses lois sont moins dures que celles de Dracon
qu’elles remplacèrent, est-ce à lui qu’on le doit ou à l’adoucissement
général des mœurs ? Poète remarquable, il est probablement, avec
Thalès, le mieux doué intellectuellement des sept sages. Il philosopha
et resta poète jusqu’à la fin. « Je vieillis, disait-il, en apprenant
toujours. »
Bias paraît bilatéralement noble, qui disait : « Je porte tout mon bien
avec moi » et qui, très éloquent, ne voulut jamais défendre que les
causes qui lui paraissaient justes. Ses sentences sont belles : «
Pendant que tu es jeune, prépare à ta vieillesse un viatique de sagesse
: c’est le plus sûr des trésors » - « Sois lent à entreprendre,
persévérant quand tu as entrepris » - « Désirer l’impossible est une
maladie de l’âme ; une autre maladie de l’âme, c’est de ne pas songer
aux maux d’autrui ». Une autre de ses maximes est bien désenchantée : «
Aime comme si tu devais haïr un jour, car la plupart des hommes sont
pervers ».
Chilon est l’auteur probable du « Connais-toi toi-même ». Voici
d’autres sentences de lui : « Si tu es puissant, sois bienveillant et
applique-toi à inspirer plus de respect que de crainte » - « Plutôt une
perte qu’un gain honteux : la perte ne t’afflige qu’une fois ; le gain
honteux te cause des regrets éternels » - « Que ta langue ne devance
pas ta pensée » - « Sois plus empressé auprès de ton ami quand il est
malheureux ».
Cléobule, vantant toujours la mesure et le juste milieu, est le
précurseur d’Aristote moraliste.
Il y a, parmi les Sept Sages, un véritable grand homme, Thalès de
Milet, père de la philosophie naturelle. Celui-ci a une doctrine
systématique. C’est par lui que s’ouvre l’histoire de la philosophie et
de la science grecques. Comme frappeur de sentences, on connaît surtout
ses ingénieuses réponses : « Qu’y a-t-il de plus grand ? - L’espace,
qui contient tout. - De plus puissant ? - La nécessité, qui soumet
tout. - De plus sage ? - Le temps, qui découvre tout. - De plus commun
? - L’espérance, qui reste même à qui n’a plus rien ».
Les sophistes - dont le nom signifie à peu près sages professionnels -
sont, en moyenne, très supérieurs à la moyenne des Sept Sages officiels
et ils comptent parmi eux des intelligences de premier ordre, comme
Protagoras, Gorgias, Prodicus, Socrate ou Hippias. Prodicus et Socrate
sont aussi, paroles et conduite, de véritables sages, ce qui leur valut
d’être abondamment raillés par leurs contemporains et de boire la ciguë.
Entre la génération des Sept Sages (fin du VIIe siècle avant J.-C. et
commencement du VIe) et la génération des sophistes (Vè siècle),
Pythagore, très suivi dans cette voie, avait renoncé à un titre trop
ambitieux et se disait non plus sage, mais simple Ami de la Sagesse
(Philosophe). Pourtant, nous donnons volontiers le titre de Sages à
Prodicus et à son élève Socrate, à Diogène, à Zénon de Cittium, à
Cléanthe, à Epictète, à Dion Bouche-d’Or ou à Epicure. Nous
n’hésiterions guère plus à en décorer Jésus, si nous étions certains
que le Sermon sur la Montagne a quelque authenticité. Même parmi les
modernes, un Spinoza, un Tolstoï, un Elisée Reclus ou un Gandhi
(malgré, chez ce dernier, un fâcheux relent de nationalisme) sont des
sages. Et ce titre ne doit-il pas encore être accordé à tous les hommes
de bonté et de tolérance, aux célèbres et aux inconnus, à un Voltaire
comme à un Castellion ?
A moins que nous ne voulions, avec les stoïciens, le réserver à un
idéal si absolu, que personne ne peut l’atteindre, sauf peut-être, dans
les rêveries des philosophes cyniques et dans sa légende mi-divine,
Hercule lorsqu’il n’était pas fou jusqu’à tuer ses enfants.
HAN RYNER.